Le Sahel

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Amadou Ousmane, écrivain nigérien : ''Audiences publiques... un bouquet de leçons de vie à lire et à méditer... ''

M. Amadou Ousmane M. Amadou Ousmane

Après ''15 ans, ça suffit!'' et ''Le nouveau juge'' en 1983, ''Chronique judiciaire'', en 1987, ''Témoin gênant'' en 1994, ''Kountché par ses proches'' en 1997, ''L'honneur perdu'' en 1998, vous venez de faire paraître, il y a quelques jours, ''Audiences publiques''. Pouvez–vous présenter cette œuvre à nos lecteurs ?
''Audiences publiques'' est une compilation de 24 articles déjà publiés et consacrés à des affaires correctionnelle; en d'autres termes, les détournements de deniers publics, la corruption, la fraude en douane, les affaires d'escroquerie, etc., contrairement à ''Chronique judiciaire'' qui lui, est un recueil d'articles de procès d'assises.
Le préfacier de ''Audiences publiques'', M. Oumarou Yayé, Président du Conseil d'État, a écrit en substance que cet ouvrage est ''un bouquet de leçons de vie à lire et à méditer par tous les justiciables''. Cela me parait résumer assez bien le contenu de cet ouvrage. L'intérêt de l'œuvre, c'est qu'elle se veut avant tout un produit de sensibilisation du grand public pour un changement de comportement.


Pourquoi c'est aujourd'hui seulement que vous songez à revisiter vos anciens articles de reporter au Palais de justice ?
J'ai été absent du pays depuis plus de 10 ans. Et lorsque je revenais pour des vacances, il m'est arrivé souvent que des amis m'interpellent pour me demander des exemplaires de ''15 ans, ça suffit !'', ''Chronique judiciaire'' et autres écrits. J'ai vu à quel point cela intéresse les gens. Malheureusement, il arrive un moment où on n'en trouve plus. Comme ce sont des ouvrages qui figurent dans les programmes scolaires, il arrive même que des enfants, lycéens, collégiens, et même des étudiants, débarquent chez moi pour demander des exemplaires qu'ils n'ont pas pu trouver ailleurs. Un certain jour, je suis allé en chercher moi-même en face de l'immeuble UGAN auprès de ceux qu'on appelle les ''libraires par terre''. Et là les ''libraires'' m'ont dit : ''Il faut nous apporter vos ouvrages; on les demande beaucoup''. C'est une des raisons qui ont fait que j'ai réédité ''15 ans ça suffit !'', ''Le Nouveau juge'', et ''Chronique judiciaire.''
Par la suite, deux ministres du gouvernement de la 7ème République, à savoir le ministre de l'Enseignement Supérieur, et le ministre de la Justice, Garde des Sceaux, m'ont commandé quelques centaines d'exemplaires desdits ouvrages; le premier pour les mettre dans les bibliothèques des lycées, des collèges et de l'Université, et le second pour les offrir aux magistrats et à d'autres personnels de justice. C'est donc une très belle opportunité que j'ai eue là de rééditer ces ouvrages.
M. Ousmane, la constante dans toutes vos œuvres, c'est le thème de la justice. Doit-on comprendre par là que c'est l'expression d'une passion ou celle d'un idéal auquel vous aspirez ?
Moi, je dirais que c'est l'expression d'une vocation contrariée. Parce que dès l'adolescence, j'ai voulu être juge. Tous les collégiens de ma génération ont rêvé d'une carrière de cet ordre là: médecin, avocat, juge, pilote de ligne ou journaliste... les métiers ''nobles'' comme on nous disait alors. Les circonstances de la vie ont fait qu'au lieu de magistrat, je suis devenu journaliste.
Le hasard a fait qu'on m'a donné l'opportunité d'aller suivre les déroulements des procès au Tribunal de grande instance de Niamey, et d'en faire des comptes rendus dans le journal. J'en ai profité pour montrer tout l'intérêt que j'avais pour la justice. Notre Rédacteur en Chef, Issoufou Diawara, qui en avait jusqu'alors la charge n'avait, vraisemblablement, pas assez de temps pour aller consacrer 4 à 5 heures d'affilée dans un Tribunal. Et comme j'étais le plus jeune, le plus disponible, en tous cas le plus corvéable, on m'a collé la rubrique. Et j'y ai trouvé du plaisir. C'est ainsi que petit à petit, la mayonnaise a pris. Après deux années de stage actif, je suis entré sur concours au Centre de formation des journalistes de Paris. Au retour de Paris, fin 1970, j'ai repris ma rubrique. Mais à la faveur des événements d'avril 1974, je suis devenu l'Attaché de presse du Président Seyni Kountché. Et là également, je n'y ai pas échappé : le Président Kountché m'instruisait souvent ''d'aller voir ce qui se passe dans les Tribunaux''. Kountché était un obsédé de la justice. Je crois même qu'il recevait chaque semaine les ''rôles'', autrement dit les agendas des affaires à juger. Je me rappelle, il me disait alors ''Va voir Absi, va voir Ali Bandiaré, ou va voir Najir!'', selon la nature des affaires. Tout ça, pour que je puisse continuer à faire les comptes rendus que je faisais sous la rubrique judiciaire de notre quotidien national. Je me rappelle aussi, et certains s'en souviennent, que le Président Kountché nous avait même obligés à aller faire une retransmission d'une session de la Cour d'assises à Maradi, où un caissier de banque avait fait assassiner un jeune homme de 18 ans qui était son collaborateur devenu témoin gênant de ses petites magouilles. A l'occasion, Kountché m'avait dit : ''Tu prends une équipe télé, et vous allez me filmer tout ça!''. Il voulait que, par la magie de la télévision, les Nigériens dans leur totalité puissent découvrir le visage de cet assassin d'enfant. Et je lui ai répondu : ''M. le Président, ça ne se fait pas. On ne doit pas filmer dans un tribunal''. Il m'a alors répliqué sèchement ''Qui a dit ça?''. J'ai dit '' M. le Président, sauf votre respect, c'est la loi qui l'interdit, et les juges n'accepteront pas''. Il m'a rétorqué : ''Eh bien, jeune homme, sache que la loi, c'est moi. Vas-y!''. Et il s'était chargé d'en informer Nadjir et Absi, le président et le Procureur général.
Et c'est ainsi que nous avons été autorisés à filmer ce procès là, et que la Télévision Nationale l'a diffusé.
C'est l'occasion ici d'avoir une pensée pour certaines grandes figures du Palais comme Dodo Dangado, Sao Marankan, Boubey Oumarou, Soly Abdramane, Ali Bandiéré, Absi Hamani, qui ont eu à m'expliquer souvent ce que je ne comprenais pas; ainsi que pour certains de mes collègues d'alors, les Amadou Diado, Harouna Niandou, Kader Allolo, Joseph Seydou Allakaye, Gani Rabiou, Patrick Condat, et quelques autres avec lesquels j'ai eu plaisir à travailler.
Nous étions une petite équipe soudée et motivée sous la direction d'Idé Oumarou. Lorsque vous écrivez le moindre article à publier, vous n'êtes pas le mieux placé pour le relire. Vous étiez tenu de le donner à votre collègue le plus proche pour le relire et corriger au besoin. C'était donc un travail d'équipe, et cela nous permettait d'éviter bien d'erreurs. Il semble que ces pratiques-là n'ont plus cours dans certaines salles de rédaction de nos journaux...
Depuis ce temps-là, est-ce que vous avez l'impression que la justice nigérienne a évolué, et dans quel sens ?
Ne me demandez pas de juger la justice! J'ai observé cependant qu'il y a eu récemment de louables efforts de modernisation avec, il faut le dire, l'appui de certains organismes de coopération. Ces efforts ont porté à la fois sur les infrastructures et sur les ressources humaines. Ce n'est pas négligeable...
Le réalisateur burkinabè Missa Hébié envisage de porter sur le petit écran votre œuvre ''Chronique judiciaire''. Est-ce que ce projet a évolué depuis son annonce voici deux mois ?
Oui, je peux dire même qu'il est en bonne voie. Parce que si vous vous rappelez, le 24 juillet dernier, le Conseil des ministres a donné son agrément pour que soit réalisée cette série télévisée nigéro-burkinabè de 26 épisodes de 26 minutes chacun. Les autorités nigériennes sont allées au-delà de l'agrément, elles ont décidé d'accompagner la réalisation dudit projet. Et je peux même vous révéler que le Premier ministre, SEM Brigi Rafini, nous a donné quelques assurances à ce sujet.
Il semble que c'est vous Amadou Ousmane, qui avez exigé que la série soit tournée entièrement au Niger. Pourquoi ?
J'ai simplement demandé, avec insistance il est vrai, que le tournage se fasse au Niger. Pour plusieurs raisons. La première, pour avoir un droit de regard sur le scénario. Ensuite, pour permettre à nos organes chargés de cinéma, à savoir l'ORTN et le CNCN, de s'impliquer véritablement en devenant coproducteurs de ladite série, histoire d'offrir à nos acteurs, comédiens et autres techniciens de l'image, l'occasion de s'initier à l'art de réaliser des séries télévisées. Mais aussi parce qu'il y a des retombées pour le pays. Si on fait les 26 épisodes de 26 minutes chacun, ce sont des images du Niger qu'on va montrer. Et de ce point de vue, le pays peut gagner en termes de visibilité; surtout que les films seront diffusés sur l'ensemble de l'espace francophone, c'est-à-dire dans 54 pays, grâce aux accords que Faso Films, la société productrice, a déjà signés avec CFI, TV5 et autres. Donc, c'est intéressant pour le pays et pour le monde du cinéma nigérien.
D'un autre point de vue, ce qui m'a poussé à insister pour que cela se fasse au Niger, c'est en pensant à deux expériences malheureuses que nous avons eues ces dernières années. La première, c'est lorsqu'il s'était agi de réaliser ''Pétanqui'' ; j'ai cédé les droits, et le tournage s'est fait entièrement en Côte-d'Ivoire, c'est-à-dire le pays de résidence du producteur. Seules quelques images de sécheresse ont été tournées au Niger; des images de marigots asséchés, de cadavres d'animaux et autres. C'est dire que, du point de vue de la visibilité, le Niger n'a pas gagné grand-chose.
Le deuxième cas que je peux citer, c'est le livre '' Sarraounia'' de Abdoulaye Mamani. Med Hondo, un cinéaste mauritanien, avait acheté les droits d'adaptation de '' Sarraounia'' ; et il était venu au Niger avec la ferme intention de tourner le film au Niger. Il avait même choisi le site de Louma, non loin de Filingué. Mais à la suite de discussions avec les autorités de l'époque, Med Hondo est parti déçu. J'ignore pourquoi. Et il est parti tourner son film ''Sarraounia'' en Mauritanie et au Sénégal. Vous pouvez imaginer la frustration que nous Nigériens, surtout les descendants de la vraie Saraounia, ont pu avoir quand une épopée bien nigérienne, bien connue- parce que Sarraounia, c'est tout de même une reine Maouri de Lougou,- est tournée si loin de chez nous, avec le risque que Sarraounia devienne pour finir, une épopée sénégalo- mauritanienne. D'ailleurs, les acteurs parlent wolof, y compris la principale, Sarraounia.
Ce sont ces raisons là qui m'ont conduit à demander que cette série que nous voulons faire soit entièrement tournée ici au Niger, parce que ce faisant, on va montrer des images du Niger ; on va permettre à des techniciens nigériens de se frotter aux techniciens burkinabè et d'apprendre, et on va permettre aux comédiens nigériens de s'initier à l'art de faire des séries télévisées. Noolywood est passé par là ! Donc ce serait une bonne chose pour le pays si nous parvenons à le faire.
M. Ousmane, de moins en moins, on parle de littérature nigérienne. Quel est le regard que vous, en tant qu'écrivain nigérien, portez sur cette littérature ?
On ne peut parler que de ce qui existe, hélas. Je suis désolé d'avoir à le dire ainsi, même si je ne me sens pas le droit de juger. Je n'ai pas eu le sentiment qu'il y a eu une grande évolution dans ce domaine depuis des années. Mais vous savez, rien n'est simple. Pour créer, il faut avoir l'esprit libéré de certaines contingences. Or, l'environnement social dans lequel nous vivons n'est pas facile. Et malgré cela, je suis sûr d'une chose: si aujourd'hui, on lance un appel, et qu'on demande à tous les Nigériens qui disposent de manuscrits dans leurs tiroirs de les sortir, on serait surpris de trouver qu'il y en a beaucoup.
Pour vous, le problème se situerait donc plutôt au niveau de l'édition et du manque de moyens?
C'est une combinaison de tous ces facteurs. Comme je l'ai dit, il y a certainement plein de manuscrits dans les tiroirs. Mais figurez-vous que pour éditer un livre, il faut soit payer cash un imprimeur, et donc publier à compte d'auteur, soit attendre qu'un comité de lecture, généralement composé d'une douzaine de personnes d'une maison d'édition, accepte de recevoir votre manuscrit, le lise et se prononce pour vous donner le feu vert. Cela peut décourager. Si on avait une structure comme une maison d'édition spécialisée, comme dans certains pays, peut-être que cela pourrait y aider. Mais il y a plus grave : le Nigérien lit très peu, et il suffit de se promener dans les quelques librairies qui existent encore pour s'en rendre compte.
Ne pensez-vous pas que l'absence de compétitions comme le Prix Boubou Hama, peut être une entrave à la productivité de nos écrivains ?
Non, je ne crois pas que cela influe considérablement sur la production littéraire. C'est bien sûr un point de vue personnel. Je crois que la plupart de ceux qui écrivent, ne le font pas avec l'idée d'avoir nécessairement un prix littéraire. On écrit, on publie et lorsque votre livre se classe parmi les meilleurs, il est récompensé. Malheureusement, il n'y aura jamais assez de prix pour récompenser tous les écrivains qui le méritent. Ne disons donc pas que c'est l'absence d'un prix Boubou Hama qui fait que les écrivains nigériens ne produisent pas assez; les raisons sont celles que j'ai citées plus haut, je crois. Cela dit, l'État nigérien devrait faire un effort pour restaurer ce prix là et en créer d'autres, pourquoi pas ? Il y a des devoirs auxquels un État ne doit pas se soustraire...
M. Amadou Ousmane, vous étiez dans le système d'informations des Nations Unies au Burundi depuis plus de 10 ans, et il semble que vous êtes maintenant à la retraite. Quelle est votre activité actuellement ?
La réponse est contenue dans votre question. Je suis maintenant à la retraite, et au Niger, chacun sait que cela n'est pas synonyme de repos, car cela vous rend plus disponible pour les autres. Et puis, vous n'allez peut-être pas me croire, mais sachez que je n'ai jamais été aussi actif que depuis que je suis à la retraite.
Comment entrevoyez-vous l'avenir en matière de littérature ? Est-ce que vous avez des projets ?
Il m'arrive de griffonner des notes de temps en temps et de les ranger, dans l'espoir d'en faire peut-être quelque chose un jour...mais je ne sais encore ni quand, ni même quelle forme cela prendra.

Oumarou Moussa

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