Le Sahel

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Interview de la représentante du Fonds des Nations Unies pour la Population (UNFPA) au Niger : "Le nombre de filles touchées par le programme Illimin double presque chaque année", déclare Mme Monique Clesca

Mme Monique Clesca Mme Monique Clesca

Mme la représentante de l'UNFPA, quand est-ce que le Programme ''Illimin'' a été créé, et quels sont ses tenants et aboutissants?
Il faut tout d'abord rappeler que le nouveau programme entre le Niger et l'UNFPA a commencé en 2014. Il a un cycle d'une durée de 5 ans. S'agissant du programme ''Illimin'', il a été créé en 2013. On a cependant commencé à travailler là-dessus depuis 2012. En ce temps, il s'agissait davantage de réflexions sur les actions à mener en faveur des adolescentes. Cette phase pilote est une démarche qui s'impose à la majorité des institutions du Système des Nations-Unis, et en particulier pour l'UNFPA. Au préalable, il y a beaucoup d'analyses à effectuer à partir de tous les documents et Plans nationaux. Ensuite, on définit un programme, qui passe par un Conseil d'Administration des Nations Unis et de l'UNFPA. Après, on procède au vote du programme, et une fois ce vote réalisé, on développe le plan d'actions. C'est pour vous dire que le processus est vraiment long.
Pour revenir au PROGRAMME Illimin, lors de la phase pilote, nous avons commencé avec 1557 filles, relevant de 4 régions du Niger, à savoir Maradi, Niamey, Tillabéry et Zinder. Pour ce qui est de Maradi et de Zinder, ces deux régions ont les indicateurs les plus hauts en matière de mariage précoce. La Niamey de ville a été retenu à cause de son approche urbaine et aussi parce qu'elle représente la vitrine du pays. Nous avons appris beaucoup de leçons. Le programme a eu beaucoup de résultats. Les filles concernées nous ont indiqué avoir beaucoup appris, surtout en matière d'alphabétisation. Les communautés ont également apprécié l'approche de la planification familiale.
Cette démarche nous a permis d'entrevoir comment arriver à l'échelle réelle. Aujourd'hui, le programme ''Illimin'' touche plus de 11 000 filles. Il nous faut à présent savoir comment parfaire notre passage de petit à grand projet, et de converger vers un programme très large offert au niveau des huit régions du pays. En fin de compte, lors de la première année du programme, soit en 2014, nous avons appris beaucoup de leçons. Le modèle a été testé avec des partenaires, et il fonctionne bien. Nous avons fait des évaluations très participatives avec les mentors des filles qui prennent part au programme ''Illimin'', ainsi qu'avec les filles bénéficiaires. Cela nous a permis de nous enquérir de ce qui a bien fonctionné et de ce que l'on peut améliorer. Nous avons invité le Burkina Faso, le Sénégal, et le Mali, car ce sont des pays qui ont, à quelques différences près, les mêmes données et les mêmes défis que le Niger. A la fin de 2014, plus de 9 000 filles ont eu l'occasion de terminer ce programme.

Est-ce que votre institution dispose de partenaires pour la mise en œuvre de ce programme? Si oui, qui sont-ils et comment s'exprime ce partenariat ?

L'UNFPA n'est pas sur le terrain pour dispenser le programme aux filles. Il y a des partenaires d'exécution. Ce sont des organisations de la société civile du Niger, qui sont aussi des organisons non gouvernementales. On a commencé avec Lafia Matassa, qui est une organisation ayant une certaine expérience au niveau des adolescentes bien avant ce programme. C'est avec eux que nous avons vraiment développé ce programme. Le Ministère de la Promotion de la Femme et de la Protection de l'Enfant a un rôle de supervision, de suivi et de vison. Il faut ajouter que l'Etat assure le ''ledership'' de ce programme.



Tous les partenaires se rencontrent souvent pour s'assurer de la manière dont le programme est mis en œuvre. Il existe un système de suivi régulier qui est mis en place. Nous avons débuté avec 1557 filles. Nous sommes passés à 11 000 filles en 2014, et en fin 2015, nous avons 16 000 filles. Aussi, nous avons choisi un second partenaire d'exécution qui est l'ONG ''SONGE'', parce que d'une part, nous partageons le savoir, et d'autre part, cela nous permettra de mieux gérer ce programme. Donc, ce ne sera plus une seule institution du Niger qui saura comment faire des programmes pour adolescentes, car il y a également l'ONG ''Lafia Matassa'' qui gère le programme au niveau de quatre régions, et l'ONG ''SONGE'' au niveau des quatre autres, tandis que le Ministère reste en avant et en arrière garde.

L'autre partenaire intéressant, ce sont les communautés à qui nous présentons le programme. Nous nous rendons à leurs côtés pour leur présenter un paquet d'informations et de formations que nous souhaitons dispenser aux adolescentes du village. Nous leur demandons si cela les intéresse. Si oui, nous procédons à la mise œuvre ; si c'est non, nous comprenons, mais en général il y a toujours des filles et des parents qui se proposent pour expliquer comment ça fonctionne. Nous avons aussi très souvent des chefs traditionnels et des autorités administratives qui offrent des opportunités afin de permettre au programme de bien s'ancrer dans la communauté. C'est l'ensemble de tous ces éléments qui fait le succès du programme. C'est l'une des leçons que nous avons apprise avec l'école des maris. Quand le programme est bien ancré dans la communauté, c'est la communauté qui défend et porte le programme.C'est ce qui ce passe actuellement. La communauté est un partenaire du programme, dans la mesure où on lui demande aussi de définir l'endroit où elle pense que les filles de 10 à 14 ans, ou celles de 15 à 19 ans, seront en sécurité. Le lieu identifié par la communauté est dénommé ''Espace sûr'', parce que c'est un espace où les filles sont en sécurité. La communauté est, à cet effet, partie prenante du programme. Très souvent, les filles ont des nattes offertes par la communauté, en ce sens, c'est une communauté qui est partenaire du programme.

Pouvez-vous nous faire part, Mme la représentante, des stratégies d'intervention qui ont trait à ce programme, et plus particulièrement le volet ''autonomisation des adolescentes?

Tout le programme concerne l'autonomisation des adolescentes. Quand on parle d'autonomisation, on veut dire qu'on offre à ces jeunes des compétences et des connaissances qui doivent leur permettre d'être plus autonomes. Cela veut dire qu'une petite fille de 12 ans, qui n'a jamais été à l'école, ne saura pas toujours avoir les arguments nécessaires pour discuter sur les risques de se marier précocement, et de développer par exemple la fistule. A travers le programme, et pendant les 8 mois où ces filles sont suivies et formées sur la base de plusieurs modules, elles sont édifiées entres autres sur: les compétences de vie courantes ; la santé de la reproduction ; les capacités financières ; l'hygiène et la santé. Ces thèmes sont répartis sur 33 sessions au cours desquelles les filles s apprendront les signes de danger quand une femme est enceinte, qu'est-ce que la fistule obstétricale et comment elle se développe. Il y a également le volet alphabétisation qui englobe des notions l'écrire et le calcul.

Il faut aussi dire que la majorité des filles que nous encadrons n'ont pas d'acte de naissance. Comment peut-on exister sans acte d'Etat civil? Tous ces différents éléments constituent le paquet du cours ''Illimin'' qui est donné sur une période 8 mois aux filles.

Durant ces cessions, on enseigne également des notions pour le développement de l'estime de soi, du respect qu'on doit avoir pour les uns, et du respect que les autres doivent avoir pour soi. Ce sont ces ensembles qui nous permettent d'avoir, à la fin des programmes, des filles autonomes, qui peuvent aussi dire : ''Non, je ne veux pas me marier précocement et voilà pourquoi je ne veux pas...'' Elles deviennent aptes à négocier. Mais, si vous prenez la fille au début du programme, elle va vous dire qu'elle ignore telle ou telle chose. C'est ça qui fait que toute cette éducation non formelle permet à la fille d'être autonome.

Un autre des volets de ce programme consiste en l'autonomisation économique des filles. Il s'agit, pour la fille, d'apprendre un métier, de gagner sa vie comme elle le souhaite. Nous avons vu comment une grande partie des filles ont déjà un petit commerce et sont très actives. Aussi, on leur apprend à compter et économiser l'argent. Notre institution a signé un partenariat avec l'entreprise de micro finance Assussu, pour l'accompagnement des filles, afin qu'elles puissent déposer leur argent en sécurité dans un compte. Si ces filles se mettent en groupe, elles peuvent éventuellement faire recours au crédit. Car l'accès au crédit est un grand problème pour les filles qui n'ont pas d'éducation. C'est ainsi donc que se présente la partie habilitation.

En termes de résultats, quels les progrès constatés et les difficultés que vous rencontrez quant à la mise en œuvre de ce programme ?

Le nombre de filles touchées par le programme ''Illimin'' double presque chaque année. 95,6% des participantes estiment que dorénavant, elles savent mieux comment s'occuper de leur santé. La totalité des filles a été sensibilisée aux risques de la fistule obstétricale en cas de grossesses précoces et rapprochées, alors que seulement 28,1% des filles en avaient entendu parler avant de commencer les sessions. En outre, avant le début des sessions, seulement 11,6% des adolescentes connaissent un moyen d'éviter une grossesse, et après le programme, 88,7 % des filles connaissent au moins trois méthodes.

En termes de difficultés, Niamey présente un taux de déperdition plus élevé qu'en zone rurale. Il y a des villages où aucune fille n'a quitté le programme. Nous avons examiné cette situation, et ce que nous allons prendre comme mesure, c'est de ne pas augmenter le nombre d'espaces sûrs à Niamey, mais de nous concentrer sur les zones rurales où il y a un réel besoin.

Un autre défi est qu'entre la phase pilote et le premier cycle du projet, nous sommes convaincus de ne pas être en mesure, du jour au lendemain, de changer le problème des mariages et des grossesses précoces. Nous apportons néanmoins des améliorations. Lors des précédents programmes, nous avions le volet ''Santé de la production'' à la fin de tous les autres modules. Mais on s'est dit que si on veut améliorer nos performances, c'est sûrement mieux de mettre le module ''Santé de la reproduction'' au début. Et là, nous pensons avoir eu un meilleur effet. Au fur et à mesure qu'on avance dans le programme, on trouve des solutions. Nous avons fait des évaluations participatives, et nous avons acquis des informations qui nous permettent de comprendre les difficultés et comment les résoudre.

Les filles ont besoin d'avoir accès à des métiers. Mais quel métier pour les filles ? Est-ce que toutes les filles de Zinder doivent, par exemple, faire de la couture et celles de Maradi de la poterie? C'est la question que je me pose. Certaines peuvent être des électriciennes, d'autres des maçons ou encore des journalistes. C'est un défi que de savoir quel modèle de métiers proposer à toutes ces filles et comment leur offrir cela. Nous sommes en train de réfléchir là-dessus.

Le plus grand des défis, est qu'il nous faut des fonds pour mettre en œuvre ce programme, d'autant plus que nos résultats sont concluants en matière de planification familiale, et aussi en ce qui concerne les 56 filles qui ont dit non au mariage précoce. Incessamment nous allons partager nos résultats. Mais, pour avoir des changements au Niger, il faut, à travers le pays, une masse critique de filles qui ait des connaissances et qui dise ''Non au mariage précoce''. Il faut aussi qu'il y ait des parents qui ayant discuté de ce sujet. Avec le concours de tout le monde et des pressions, on peut changer la situation du mariage des enfants.
Samira Sabou(onep)
www.lesahel.org

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